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jeudi 27 septembre 2012

Discours du Rabbin à kippour 5773



Le retour

Les «encens» de l’âme


Il remplira l'encensoir de chardons ardents, pris sur l'autel et deux pleines poignées de kétoret pilée menue ; et il introduira le tout dans l'enceinte du voile.
Il jettera la kétoretsur le feu, devant D.ieu, de sorte que le nuage aromatique enveloppe le couvercle [de l’Arche] du Témoignage.
Lévitique 16, 12-13
La quête de l’homme pour servir son Créateur est perpétuelle, insatiable et peut être menée par tous, à toutes époques et en tous lieux. Cependant, un événement représente à lui seul l’apogée dans l’effort humain pour se rapprocher de D.ieu – un événement qui réunissait le jour le plus saint de l’année, l’être le plus saint sur terre et le lieu le plus saint de l’univers : à Yom Kippour, le Cohen Gadol (le « Grand Prêtre ») pénétrait dans la pièce la plus intérieure du Temple de Jérusalem, le « Saint des Saints », pour offrir la kétoret (encens) à D.ieu.
L’offrande des kétoret était le service le plus prestigieux et le plus sacré dans le Temple. La kétoret était un mélange spécial constitué de onze herbes et épices dont les ingrédients précis et la préparation avaient été commandés à Moïse par D.ieu. Deux fois par jour, la kétoret était brûlée sur « l’autel d’or » qui se tenait dans le Temple. À Yom Kippour, outre l’offrande quotidienne de la kétoret, le Cohen Gadol pénétrait dans le Saint des Saints, tenant, de la main droite, une poêle de charbons ardents et, de la main gauche, une pelle remplie des kétoret. Il recueillait la kétoret dans la main, les plaçait sur les charbons et attendait que la pièce s’emplisse de l’odeur parfumée des encens puis se retirait rapidement à reculons. Ce moment marquait l’apogée du service de Yom Kippour dans le Temple. 

Un saint parfum

Maimonide écrit que la fonction des kétoret était de chasser les mauvaises odeurs qui auraient pu envahir le Saint Temple. « Puisque de nombreux animaux étaient abattus chaque jour dans ce lieu saint, dépecés et brûlés, leurs intestins nettoyés, l’odeur qui y régnait aurait dû être celle d’un abattoir... C’est pourquoi D.ieu a ordonné que la kétoret y soit brûlée deux fois par jour, chaque matin et chaque après-midi, pour donner un parfum agréable [su Saint Temple] et aux vêtements de ceux qui y servaient. »
Mais les mots de Maimonide portent une signification qui va au-delà de leur sens premier. Dans les mots de Rabénou Bé’hayé, « A D.ieu ne plaise que le grand principe et le mystère de la kétoret soit réduit à cette finalité terrestre. »
Les enseignements de la ‘Hassidout expliquent que les sacrifices animaux offerts dans le Temple représentent l’offrande qu’un homme fait de son « âme animale » à D.ieu : la soumission de ses instincts naturels et de ses désirs à la volonté divine. C’est là le sens profond de cette « mauvaise odeur » émise par les sacrifices que la kétoret venait dissiper : « l’âme animale » de l’homme (qui constitue l’instinct basique de préservation et de satisfaction personnelle commun à tous les êtres vivants) possède de nombreux aspects positifs qui peuvent être dirigés vers des fins productives et saintes. Mais elle est aussi la source de nombreux traits négatifs et destructeurs. Quand une personne apporte son « être animal » au Temple de D.ieu et offre ce qui en est le meilleur et le plus raffiné sur l’autel, il reste encore la « mauvaise odeur » – l’égoïsme, la brutalité et la matérialité de l’animal en l’homme – qui accompagne inévitablement les processus. C’est pourquoi on faisait brûler la kétoret, qui possède la capacité unique de sublimer la mauvaise odeur de l’âme animale au sein de sa divine fragrance.

Essence et utilité

Ceci ne définit pourtant encore pas l’essence de ce qu’est la kétoret. Car si les parties les plus extérieures du Temple étaient susceptibles d’être atteintes par la mauvaise odeur des « âmes animales » qui y étaient offertes, le Saint des Saints était un le siège d’une sainteté et d’une perfection absolues. On n’y offrait aucun sacrifice animal, car cette partie du Temple était exclusivement destinée à abriter « l’Arche du Témoignage » qui contenait les tables sur lesquelles D.ieu avait inscrit les Dix Commandements. Si les « vêtements » (c’est-à-dire la personnalité et le comportement) du prêtre ordinaire pouvaient être affectés par l’odeur négative des « animaux abattus » qu’il manipulait, ce n’était certainement pas le cas du Cohen Gadol, « le plus grand parmi ses frères » dans la confrérie du service divin. Si chaque jour de l’année, l’odeur du mal plane à la périphérie de toute entreprise, fut-elle la plus positive, Yom Kippour est un jour lors duquel « les forces du mal n’ont pas la permission d’accuser ». Dès lors, si la kétoret était offerte par le Cohen Gadol le jour de Yom Kippour dans le Saint des Saints, sa fonction ultime ne pouvait pas être la sublimation du mal.
En effet, si la sublimation du mal est quelque chose que seule la kétoretpeut accomplir, ce n’est pas en cela que réside sa finalité. Le mot kétoretsignifie « lien ». L’essence de la kétoret est le désir pur de l’âme de l’homme de se rapprocher de D.ieu – un désir qui émane du sanctuaire le plus intérieur de son âme et qui est donc libre de toutes contraintes, de tout ce qui nous inhibe et nous limite lorsque nous agissons avec les parties les plus extérieures de notre être.
Sa pureté et sa perfection sont ce qui donne à la kétoret la puissance d’adoucir l’odeur la plus désagréable, mais sa spécificité ne se résume pas à combattre le mal. Au contraire, elle trouve sa plus haute expression dans l’environnement totalement dénué de mal du Saint des Saints, le jour de Yom Kippour. 

Refaçonner le passé

Aujourd’hui, le Temple ne domine plus les collines de Jérusalem et le Cohen Gadol ne pénètre dans le Saint des Saints que lors de notre lecture du récit du service de Yom Kippour, dans les prières du jour, et dans notre vision d’un Yom Kippour futur dans le Temple reconstruit. Mais la kétoretreste un composant essentiel de notre service divin en général, et de notre observance de Yom Kippour en particulier. Nous parlons, bien sûr, de lakétoret spirituelle qui existe au sein de l’âme humaine et qui est son potentiel de téchouva.
Tout comme les encens qui brûlaient dans le Saint Temple, la fonction manifeste de la téchouva est de traiter les choses négatives et indésirables. Dans la vie quotidienne, la téchouva est « le repentir » : une réponse aux mauvaises actions, un médicament pour les maladies de l’âme. Mais latéchouva est également la qualité dominante de Yom Kippour, le jour le plus saint de l’année. À l’évidence, il y a plus dans la téchouva que la seule rectification du mal.
Le mot téchouva signifie « retour » : retour à des commencements virginaux, retour à la perfection intrinsèque de l’âme. Car l’essence de l’âme de l’homme, qui est « une étincelle de Divinité », est au-delà de toute corruption. L’être profond de l’homme n’est pas impliqué dans les errements de l’ego ; il est préservé de l’empêtrement de l’être superficiel dans les dimensions matérielle et terrestre de l’existence. La téchouva est le retour au soi véritable, une incision à travers toutes ces couches d’actions insensées et de priorités faussées pour réveiller sa véritable volonté, son véritable désir.
Cela explique comment la téchouva mène à l’expiation des fautes passées. Elle permet au pécheur de reprendre contact avec sa bonté profonde, avec la partie de lui-même qui n’a jamais péché. Dans un sens, il a alors acquis un soi nouveau, dont le passé est sans tache. Mais ce « nouveau soi » est en réalité la révélation de son être véritable, alors que son « soi » précédent, sa personnalité corrompue, n’était qu’une distorsion superficielle de son être véritable.
Seule la téchouva possède un tel pouvoir sur le passé. Seule la téchouvapeut « défaire »  un acte négatif. Mais ce n’est pas la seule « utilité » du pouvoir du retour. La téchouva n’est pas réservée aux pécheurs. Elle est aussi pour la personne la plus sainte, au moment le plus saint, dans l’endroit le plus saint. Car même l’homme le plus parfaitement vertueux a besoin de se libérer des contraintes du passé.
Même l’homme le plus parfaitement vertueux est limité – par des connaissances non encore acquises, des raisonnements non encore aboutis, des sentiments restant à développer, des accomplissements inachevés. En un mot, il est limité par le temps lui-même et par le « sens unique » qui caractérise implacablement ce dernier. En avançant dans la vie, nous dépassons ces limites, acquerrons de la sagesse et de l’expérience et nous raffinons et perfectionnons notre caractère. Mais notre aptitude à grandir et à accomplir ne se limite-t-elle qu’au futur ? Le passé est-il hors d’atteinte ?
Lorsque nous adoptons l’approche intérieure de la téchouva dans tout ce que nous faisons, nous ne laissons pas un passé imparfait derrière nous sur les bas-côtés de nos vies. Quand nous sommes en état de téchouva et que nous apprenons quelque chose de nouveau, nous révélons une dimension plus profonde de notre être qui était toujours consciente de cette vérité ; quand nous raffinons une nouvelle facette de notre personnalité, nous mettons en lumière la perfection éternelle de notre âme. Jamais satisfaite par une simple progression, notre quête de notre être véritable reconstruit également le passé. 

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