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mercredi 18 septembre 2013

LE PRIX D'UN ETROG


Jusqu'où peut-on s'engager?


Dans une petite bourgade d’Europe vivait une fois un rabbin. C’était un homme saint, attentif à observer les mitsvot du mieux qu’il pouvait, sans en négliger le moindre détail. S’il les observait toutes avec un égal scrupule, il avait cependant une prédilection toute particulière pour celle des « Quatre Espèces » (loulav, étrog, myrte et saule), car c’était une mitsva qui ne pouvait être accomplie, comme d’autres, tout au long de l’année. Souccot était la seule occasion où elle peut être observée. De plus, que de pensées élevées, que de symboles se rattachent à cette mitsva ! Rien d’étonnant, dès lors, que le rabbin fût désireux d’avoir l’étrog le plus parfait et que, pour être sûr de se le procurer chaque année, il ne lésinât pas sur la dépense.

Des semaines avant l’arrivée de la fête, le rabbin envoyait quelqu’un lui chercher l’étrog le plus beau, le plus impeccable. Le messager se rendait à la grande ville la plus proche et, si besoin était, à d’autres villes plus éloignées. Il examinait tous les étroguim qu’il trouvait sur le marché pour choisir ensuite le plus parfait, sans se soucier, comme nous l’avons dit, du prix. Jamais dans le passé, l’homme n’était rentré sans un magnifique étrog. Mais cette fois – car Souccot n’était pas loin –, il avait regagné la bourgade les mains vides. Cela avait beaucoup chagriné le rabbin. Certes, ce n’était pas la faute du messager qui mettait tout son zèle à le satisfaire. Il avait battu le pays en tous sens, visité les marchés dans beaucoup de villes, proches et lointaines, mais en vain. Des beaux étroguim auxquels il était accoutumé, pas même l’ombre. La récolte, cette année, avait sans doute été mauvaise dans la lointaine Calabre. Le messager en avait bien trouvé, de-ci, de-là, quelques spécimens, mais c’était tantôt une tache, tantôt un autre défaut qui les déparait et les rendait indignes de l’attente fervente du rabbin. Pas d’autres choix que de les refuser. De guerre lasse, il était rentré bredouille.

Enfin un étrog parfait !

Tous les Juifs de la bourgade furent bouleversés par ce contretemps, car ils aimaient beaucoup leur rabbin. D’autre part, ils savaient que si celui-ci n’avait pas son étrog pour Souccot, eux aussi seraient privés de l’occasion de faire la bénédiction sur les « Quatre Espèces », l’étrog du rabbin étant habituellement le seul dont disposât cette pauvre communauté minuscule et, de surcroît, très pauvre.
Mais voilà qu’une lueur d’espoir apparaissait. Un voyageur qui passait par là apprit que la modeste collectivité juive était aux prises avec une situation à laquelle elle ne trouvait pas d’issue. Il dit à ceux qu’il rencontra qu’en une certaine ville proche de la frontière vivait un négociant juif fort riche qui possédait l’étrog parfait qu’ils recherchaient.
La nouvelle ne tarda pas à se répandre. Sans perdre de temps, deux des amis les plus intimes du rabbin louèrent une voiture à cheval et se mirent aussitôt en route. Il leur fallut cinq jours pour arriver à destination. Sans attendre, ils se rendirent à la maison du grand négociant possesseur du bel étrog et lui demandèrent de le leur montrer. Il ne se fit pas prier. Au contraire, il était fier de leur faire admirer son bien. Il alla chercher le coffret d’argent qui contenait le fruit, l’ouvrit, écarta avec soin l’ouate d’une blancheur immaculée qui le protégeait et les deux hommes furent éblouis à la vue de l’étrog le plus beau et le plus parfait qui fût.
Ils vidèrent sur-le-champ leurs poches. Tout l’argent qu’ils avaient, ils le mirent sur la table.
– Oh, non... Aucune somme au monde ne pourrait m’enlever cet étrog, fit le riche négociant. Moi aussi je suis juif. Moi aussi j’aime la mitsva des « Quatre Espèces ». Désolé, mes amis, mais cet étrog n’est pas à vendre.
Les deux voyageurs insistèrent : nul doute que leur interlocuteur pourrait se procurer un autre étrog, et même s’il ne devait pas être aussi parfait, il serait assez bon pour la mitsva. De plus, leur saint rabbin était dévoré de tourments, il craignait de ne pouvoir être à même d’accomplir cette mitsva si spéciale, comme d’ailleurs toute la communauté qui, tout entière, comptait sur cet unique étrog.

À une condition...

Le propriétaire du beau fruit exprima à nouveau ses regrets, mais ne céda point.
– C’est la première fois de ma vie que j’ai la chance d’avoir un étrog parfait. Aussi, je vous le dis tout net : je ne m’en séparerai pas. Continuez à chercher, peut-être aurez-vous plus de chance ailleurs, conclut-il.
Profondément déçus, les deux messagers lui souhaitèrent sans amertume une bonne année et un heureux Yom-Tov, et se dirigèrent vers la sortie.
– Attendez ! leur cria soudain le négociant. Réflexion faite, je serais peut-être disposé à changer d’avis et à donner malgré tout cet étrog. Et même à l’offrir en cadeau au saint Rabbi. Mais à une condition...
– Laquelle ? demandèrent les deux hommes en reprenant espoir.
– Voyez-vous, D.ieu m’a comblé de la meilleure épouse qui soit, et de grandes richesses, mais Il ne nous a pas accordé d’enfant. Ma femme et moi ne sommes plus jeunes. Voilà : j’offrirai à votre rabbin l’étrog en cadeau s’il veut bien nous donner sa bénédiction afin que le Ciel nous accorde un enfant qui devrait naître, mettons, l’année prochaine à cette même époque. Mais je crois devoir insister sur ce point : le cadeau est lié à la réalisation de cette condition. Si la bénédiction ne donne aucun résultat, mon geste se trouvera automatiquement annulé et, en esprit, je n’aurai jamais fait de cadeau. En conséquence, l’étrog continuera à être ma propriété et ce sera comme s’il m’avait été extorqué par un mensonge. Cela étant, le rabbin aura fait la bénédiction sur un étrog qui ne lui appartenait pas, ce qui ôtera toute valeur à la mitsva. Elle sera tout bonnement nulle et non avenue.

Chez le rabbin

Les visages des deux messagers s’assombrirent. L’espoir qui avait commencé à poindre dans leurs cœurs disparut. Comment pouvaient-ils accepter l’étrog à une telle condition ? Ils essayèrent encore de persuader le Juif de leur vendre simplement l’étrog et de mettre toute sa foi en D.ieu pour qu’il exauce ses désirs. Rien n’y fit.
– C’est à prendre ou à laisser, leur dit-il. Je ne me séparerai de mon étrog qu’à cette condition.
Les deux hommes se concertèrent. La situation fut examinée, ils pesèrent le pour et le contre et finirent par décider d’accepter l’étrog : un cadeau assorti d’une condition, difficile certes, mais sans laquelle ils seraient obligés de revenir à leur rabbin les mains vides, eux aussi.
Ils étaient tout de même dans la joie quand, arrivés chez lui, ils lui dirent qu’ils rapportaient un étrog magnifique. Quand le rabbin le vit, tout brillant dans son écrin d’ouate immaculée, ses traits s’éclairèrent. Il eût pu danser de bonheur.
– Mais... bredouilla l’un des amis.
– Mais quoi ? demanda le rabbin.
– Nous n’avons pu avoir cet étrog qu’à une condition... Et il conta leur difficile aventure.

La bénédiction

Le visage du rabbin se rembrunit. Un long moment il garda le silence. Puis il dit:
– Je ne peux que m’en remettre à D.ieu pour cette affaire. Je bénirai ce couple comme il me l’a demandé, et D.ieu fera ce qui Lui plaira.
La joie illumina à nouveau les traits du rabbin, tandis qu’il caressait l’étrog tout en admirant sa beauté et sa perfection. Maintenant il attendait avec impatience l’arrivée de Souccot, car il savait enfin qu’il pourrait accomplir la grande mitsva des « Quatre Espèces ».
Une année passa et, juste avant le retour de Souccot, un message du riche négociant juif de la ville parvint au rabbin. Sa bénédiction avait donné le résultat tant attendu : un garçon était né au couple. Un étrog parfait était joint au message : un cadeau pour le rabbin, mais cette fois aucune condition ne l’accompagnait.
D’année en année ce devint une habitude : le riche négociant ne manquait pas, aux approches de chaque fête de Souccot, d’envoyer un fort bel étrog. Une fois, le beau fruit fut apporté par un garçon au physique agréable et aux manières avenantes.
– Je suis « le bébé de l’étrog », dit-il en se présentant. Je m’appelle Moché, et mon père m’envoie à vous pour étudier la Torah sous votre direction.
Moché ou, comme on l’appelait, « Moché Étrog » se montra très diligent dans ses études. Il était attentif à observer toutes les mitsvot. Mais plus que toutes les autres, à l’exemple de son maître, il chérissait la mitsva des « Quatre Espèces » qu’il accomplissait avec une ferveur et une joie toutes spéciales.

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